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Grands engagements et grands désengagements — bilan des présidents depuis 1958
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FRANCE-INFLATION.COM · CHRONOLOGIE 1958-2026

Grands engagements et grands désengagements, de De Gaulle à aujourd'hui

Depuis 1975, la France finance ses budgets par la dette. Cette page ne revient pas sur ce fait, largement connu — elle regarde plutôt à quoi cet endettement a servi : les grands paris industriels et technologiques lancés par chaque président, et les avantages ensuite abandonnés ou désinvestis.

Cette frise ne prétend pas démontrer que les politiques anciennes étaient meilleures que les politiques actuelles. Elle pose une question différente : la France a-t-elle conservé, créé ou abandonné des capacités stratégiques au fil des alternances ?

Nucléaire, télécommunications, aéronautique, informatique : certains présidents ont engagé des programmes qui ont façonné la compétitivité française pour des décennies. D'autres décisions, tout aussi réelles, ont ensuite désarmé ces mêmes avantages. Cette page met les deux en regard, chronologiquement : une lecture factuelle, avec une grille d'analyse explicitée plutôt qu'une prétention à la neutralité absolue — les critères de sélection et les événements écartés sont documentés en fin de page. Chaque événement de la frise détaillée peut être déplié pour voir les montants en jeu et leurs conséquences chiffrées, pour qui veut aller plus loin.

La distinction compte parce qu'elle touche à qui paie et qui profite : une dette qui finance un investissement laisse aussi un actif aux générations qui la rembourseront — une centrale, un réseau, une infrastructure. Une dette qui finance seulement du fonctionnement ne leur laisse que la facture. C'est ce partage-là que cette page tente de rendre visible, mandat par mandat.

Engagement — une capacité ou une compétence nouvelle est mise en place Désengagement — une capacité déjà existante ou déjà planifiée est réduite, cédée ou abandonnée

Le bilan, mandat par mandat

Ampleur cumulée des grands plans lancés et des désengagements, en % du PIB des années concernées — dans l'ordre chronologique, année de début de présidence en repère. Survolez une barre pour voir le détail.

Lecture : ces pourcentages ne mesurent ni une dépense budgétaire annuelle ni une variation de dette publique. Ils additionnent, année par année, la part que représente chaque plan dans le PIB de l'année concernée, cumulée sur toute sa durée d'exécution — un plan étalé sur 25 ans (le nucléaire, par exemple) ne représente pas 25 fois plus par an qu'un plan sur 1 an. Aucun des plans retenus ici ne dépasse environ 1 % du PIB sur une seule année (détail plus bas dans la conclusion).

De Gaulle 1958
+21,2%  †
Pompidou 1969
n.d.  †
Giscard d'Estaing 1974
+11,3%
Mitterrand 1981
+0,6%
Chirac 1995
n.d.  †
Jospin (cohab.) 1997
-1,5%
Sarkozy 2007
+3,5%
Hollande 2012
-10,5%  †
Macron 2017
+2,8%
-0,05%

† au moins un événement de ce mandat n'a pas de montant ou de PIB de référence suffisamment fiable — le total affiché est donc un plancher, pas une valeur définitive. Note méthodologique : pour les montants exprimés « en valeur » d'une année de référence différente de l'année de décision (Cour des comptes, ex. Messmer et Superphénix « valeur 2010 »), le % est calculé sur le PIB de cette année de référence, pas sur celui de l'année de la décision. Pour les montants cumulés sur plusieurs années (Concorde, plan téléphone, TGV, Minitel, Grands Travaux, Grand Emprunt), le % est calculé en sommant la part que représente chaque année de dépense dans le PIB de cette même année (dépense répartie à parts égales sur la période, faute de détail annuel disponible), plutôt qu'en divisant le total par un PIB moyen — une méthode plus rigoureuse qui évite de sous-estimer légèrement le ratio quand l'économie croît vite pendant la période. Le détail de chaque calcul est indiqué dans le détail de l'événement concerné.

🎯 Ce que l'histoire budgétaire nous apprend (Conclusion)

En croisant 70 ans de décisions présidentielles avec les données du PIB, un mythe s'effondre : la France n'a jamais manqué d'argent pour bâtir son avenir, elle a manqué de continuité stratégique.

1. Le mythe du coût exorbitant (La règle des 1 %)

Rapporté à un rythme annuel, aucun des grands plans industriels de l'histoire de France n'a jamais dépassé 1 % du PIB par an. Le Plan Messmer (nucléaire) représentait ~0,2 %/an sur 25 ans. Le plan de rattrapage du téléphone représentait ~1 %/an sur 5 ans. Bâtir une souveraineté technologique reste une fraction modeste de l'investissement public annuel (qui oscille entre 3,5 et 4 % du PIB).

2. L'impulsion : La France réagit, elle n'anticipe pas

Le fil conducteur de notre histoire est frappant : la quasi-totalité de nos grands plans naissent d'une pression extérieure brutale plutôt que d'une réflexion menée dans le calme. C'est la Guerre froide qui dicte la force de frappe et le CNES ; le veto américain sur un supercalculateur qui impose le Plan Calcul ; le choc de 1973 qui déclenche le TGV et le plan Messmer ; et la crise de 2021-2022 qui force le virage de Belfort. Sans choc externe, l'État ne planifie plus : l'exception des Grands Travaux de Mitterrand, sans crise majeure, montre que le politique bascule alors dans le culturel plutôt que dans l'industriel.

🚨 La bascule historique : De l'actif au passif

C’est le constat le plus lourd de sens pour les générations futures, particulièrement à l'approche des échéances politiques d'avril 2027 : la nature profonde de la dette française a changé.

Financer un investissement stratégique par l'emprunt est sain : on laisse une dette aux générations futures, mais on leur lègue l'actif industriel (une centrale, un réseau, une compétence). Depuis trente ans, le politique préfère financer du fonctionnement courant à court terme tout en actant des désengagements technologiques majeurs. Les générations futures n'hériteront pas d'infrastructures souveraines, elles n'hériteront que de la facture.

Charles de Gaulle

1958 — 1969
1960

Force de frappe (dissuasion nucléaire militaire)

ⓘ pourquoi ?

Indépendance stratégique vis-à-vis des alliances militaires — la France n'a pas eu, contrairement à d'autres pays européens, à s'en remettre à la protection nucléaire d'un allié pour sa propre sécurité.

Programme nucléaire militaire, premier essai en février 1960 — l'indépendance stratégique française, encore en vigueur aujourd'hui.

Chiffres et contexte — ≈ 380 Md€ (valeur 2011) cumulés sur 1945-2010 — ≈ 18,4 % du PIB 2011, mais sur 65 ans (≈ 5,8 Md€/an, cohérent avec le budget actuel de 5-6 Md€/an)

C'est de loin le plus grand des programmes recensés sur cette page en cumulé — mais aussi le plus long : 65 ans d'existence continue, encore actif aujourd'hui sous tous les présidents qui se sont succédé. Actualisées en euros, les dépenses françaises pour la force de frappe entre 1945 et 2010 sont estimées à environ 380 milliards d'euros (valeur 2011), soit environ 18,4 % du PIB 2011 — mais ramené à un rythme annuel, cela ne représente qu'environ 5,8 Md€/an, cohérent avec le budget actuel de la dissuasion (5 à 6 Md€/an, environ 20 % des crédits d'équipement de la défense). Contrairement aux autres plans de cette page, il ne s'agit pas d'un programme achevé mais d'un effort continu, initié par de Gaulle et maintenu sans interruption par tous ses successeurs — un rare exemple de continuité stratégique totale à travers les alternances.

1966

Plan Calcul

ⓘ pourquoi ?

Tentative de conserver une industrie informatique nationale indépendante des États-Unis — largement inaboutie après l'abandon du programme en 1974-1975.

Constitution d'une industrie informatique nationale (CII), après le refus américain de vendre un supercalculateur au CEA.

Chiffres et contexte

Montant global non consolidé publiquement à ce stade — le programme sera en grande partie abandonné en 1974-1975 sous la pression de la CGE, ce qui complique l'évaluation de son coût final. Estimation de l'auteur, à titre indicatif seulement (non intégrée au graphique) : programme centré sur une seule entreprise (la CII) plutôt qu'une infrastructure nationale complète, sur une durée plus courte que les autres plans de cette page et interrompu prématurément — vraisemblablement d'un ordre de grandeur nettement inférieur au plan Messmer ou au plan téléphone, mais aucune source chiffrée fiable n'a été localisée pour l'affirmer avec certitude.

1962

Concorde

ⓘ pourquoi ?

Prestige technologique et avance aéronautique reconnue mondialement — mais échec commercial net, sans retour sur l'investissement engagé.

Accord franco-britannique pour un avion supersonique civil — pari technologique et industriel majeur.

Chiffres et contexte — ≈ 14 Md de francs de l'époque, soit ≈ 2,1 Md€ (conversion nominale, non ajustée de l'inflation) — ≈ 2,8 % du PIB, cumulé sur 1962-1969

Le coût prévisionnel de 1962 était de 1,8 milliard de francs ; les dépenses atteignaient déjà 9,76 milliards fin 1969, avant même l'entrée en service commercial, pour un coût de développement final généralement estimé autour de 14 milliards de francs (≈2,1 Md€ en conversion nominale au taux fixe 1€=6,55957F, sans ajustement d'inflation) — près de 8 fois l'estimation initiale. Rapporté au PIB de chaque année sur 1962-1969 (en répartissant la dépense à parts égales sur la période puis en sommant la part de chaque année dans le PIB de cette même année — une méthode qui évite le biais d'une simple division par un PIB moyen quand l'économie croît vite), cela représente environ 2,8 % d'une année de richesse nationale. Seuls 20 appareils ont été construits, très en deçà des 130 nécessaires à l'équilibre financier.

1961

Création du CNES et lancement du programme spatial

ⓘ pourquoi ?

Accès autonome à l'espace, rang de puissance spatiale aux côtés des États-Unis et de l'URSS dès 1965 (lancement réussi de Diamant) — fondation dont est issu le programme Ariane, aujourd'hui pilier de l'accès européen à l'espace.

Le Centre national d'études spatiales est créé pour coordonner l'accès de la France à l'espace, en pleine course spatiale de la Guerre froide — origine du lanceur Diamant puis, plus tard, d'Ariane.

Chiffres et contexte

Face aux succès spatiaux américains et soviétiques, de Gaulle donne le 2 août 1961 son feu vert à la construction du lanceur Diamant, puis crée par la loi du 19 décembre 1961 le Centre national d'études spatiales (CNES), chargé de coordonner les activités spatiales françaises. Le 26 novembre 1965, la France devient le troisième pays au monde à mettre un satellite en orbite avec ses propres moyens, après les États-Unis et l'URSS. Montant fondateur non consolidé publiquement à ce stade — le budget actuel du CNES est d'environ 2,37 Md€ par an (2023), mais l'effort initial des années 1960 n'a pas pu être isolé avec une source suffisamment fiable pour figurer dans le graphique agrégé.

Georges Pompidou

1969 — 1974
1970

Lancement industriel d'Airbus

ⓘ pourquoi ?

Fondation d'une industrie aéronautique européenne qui deviendra, des décennies plus tard, le principal concurrent mondial de Boeing.

Programme A300, premier long-courrier européen construit en coopération.

Chiffres et contexte

Coût partagé entre plusieurs États européens, difficile à isoler pour la seule part française. Estimation de l'auteur, à titre indicatif seulement (non intégrée au graphique) : les avances remboursables consenties par l'État français aux industriels aéronautiques pour les programmes Airbus suivants (A320 notamment) se comptaient en milliards de francs par programme — un ordre de grandeur comparable à celui du TGV plutôt qu'à celui du nucléaire, mais aucune source chiffrée fiable spécifique à l'A300 n'a été localisée.

1970

Fos-sur-Mer, La Défense

ⓘ pourquoi ?

Structuration industrielle et urbaine durable du territoire, toujours en usage aujourd'hui.

Grands aménagements industriels et urbains structurant le territoire pour plusieurs décennies.

Chiffres et contexte

Montant non consolidé à ce stade — à documenter. Aucune estimation de l'auteur n'est proposée ici faute d'élément de comparaison suffisamment solide pour ce type d'aménagement territorial mixte (public/privé).

Valéry Giscard d'Estaing

1974 — 1981
1974

Plan Messmer

ⓘ pourquoi ?

Électricité décarbonée et, sur le prix moyen pour les particuliers en 2025-2026, nettement moins chère qu'en Allemagne (environ 0,20-0,27 €/kWh contre environ 0,39 €/kWh) — un avantage compétitif pour l'industrie électro-intensive française, même si l'écart s'est réduit depuis 2010.

Programme électronucléaire civil massif, décidé en réaction au premier choc pétrolier — l'indépendance électrique française pour cinquante ans.

Chiffres et contexte — 96 Md€ (valeur 2010) pour la construction des 58 réacteurs du parc actuel — ≈ 4,8 % du PIB 2010

Selon la Cour des comptes (rapport de janvier 2012), la construction des 58 réacteurs du parc nucléaire français a coûté 96 milliards d'euros (valeur 2010), auxquels s'ajoutent 55 Md€ de dépenses de recherche cumulées depuis les années 1950 (soit environ 1 Md€/an) et 19 Md€ pour la filière de retraitement du combustible. Rapporté au PIB 2010 (1 996 Md€, Insee) — l'année de référence du chiffrage, pas l'année de la décision (1974) — cela représente environ 4,8 % d'une année de richesse nationale, pour un investissement cumulé sur ~25 ans de construction. Le bénéfice le plus souvent cité aujourd'hui : une électricité décarbonée et parmi les moins chères d'Europe — en 2025-2026, la France reste nettement moins chère que l'Allemagne (environ 0,20-0,27 €/kWh contre environ 0,39 €/kWh), un avantage compétitif direct pour l'industrie électro-intensive.

1974–1980

Le « plan téléphone »

ⓘ pourquoi ?

Rattrapage complet du retard téléphonique français en une décennie — condition préalable à toute l'économie numérique qui suivra, Minitel compris.

Rattrapage accéléré du réseau téléphonique français, passé de six à plus de vingt et un millions de lignes en quelques années.

Chiffres et contexte — ≈ 120 Md de francs (1976-1980), soit ≈ 18,3 Md€ (conversion nominale) — ≈ 5,4 % du PIB, cumulé sur 1976-1980

Le VIIe Plan (1976-1980) a engagé environ 120 milliards de francs d'autorisations de programme pour ce rattrapage, soit environ 18,3 milliards d'euros en conversion nominale (taux fixe 1€=6,55957F, non ajusté de l'inflation) — un montant considérable pour l'époque, financé notamment par une Caisse nationale des télécommunications dont la dette dépassait 50 milliards de francs fin 1981. Rapporté au PIB de chaque année sur 1976-1980 (dépense répartie à parts égales puis sommée année par année, plutôt que divisée par un PIB moyen), cela représente environ 5,4 % d'une année de richesse nationale — le plus fort ratio de tous les plans recensés sur cette page. La France est passée d'environ 25 % des foyers raccordés à plus de 90 % en une décennie.

1978

Minitel / Télétel

ⓘ pourquoi ?

Accès précoce à des services en ligne grand public (annuaire, banque, réservation), plus de dix ans avant la diffusion d'Internet en France — avantage perdu face à Internet dans les années 1990.

Réseau télématique grand public déployé dès 1980 — un accès aux services en ligne (annuaire, banque, réservation) précédant Internet grand public de plus de dix ans en France.

Chiffres et contexte — ≈ 20 Md de francs (dont 7 Md pour 7 millions de terminaux distribués gratuitement), soit ≈ 3,1 Md€ — ≈ 0,4 % du PIB, cumulé sur 1980-1990

L'ensemble du projet Minitel/annuaire électronique a coûté environ 20 milliards de francs en investissements (≈3,1 Md€ en conversion nominale), dont 7 milliards de francs pour la seule fabrication de 7 millions de terminaux distribués gratuitement aux foyers — une stratégie originale de subvention de la demande plutôt que de l'offre. Rapporté au PIB de chaque année sur 1980-1990 (dépense répartie à parts égales puis sommée année par année), cela représente environ 0,4 % d'une année de richesse nationale — un montant modeste comparé au plan téléphone qui l'a rendu possible, pour un succès commercial et une avance technologique disproportionnés par rapport à la mise de départ.

1974–1976

Lancement du TGV (programme Sud-Est)

ⓘ pourquoi ?

Réseau ferroviaire à grande vitesse pionnier en Europe, toujours une référence internationale et un atout d'aménagement du territoire.

Décision de développer la ligne à grande vitesse Paris-Lyon, mise en service en 1981, quelques mois après la fin du septennat — les extensions ultérieures (Atlantique, Nord) prolongeront le programme sous les présidences suivantes.

Chiffres et contexte — ≈ 14 Md de francs de l'époque, soit ≈ 2,1 Md€ (conversion nominale) — ≈ 0,7 % du PIB, cumulé sur 1974-1981

L'investissement initial de la ligne à grande vitesse Paris-Lyon, décidé le 5 mars 1974 par le Premier ministre Pierre Messmer, est chiffré à 14 milliards de francs, soit environ 2,1 milliards d'euros en conversion nominale — un montant qui ne couvre que la première ligne, pas les extensions ultérieures (Atlantique, Nord, etc.) financées sous les présidences suivantes. Rapporté au PIB de chaque année sur 1974-1981 (dépense répartie à parts égales puis sommée année par année, période de la décision à la mise en service), cela représente environ 0,7 % d'une année de richesse nationale.

François Mitterrand

1981 — 1995
1981–1995

Les « Grands Travaux »

ⓘ pourquoi ?

Rayonnement culturel et patrimonial durable de Paris — sans retombée économique directe comparable aux plans industriels ou technologiques.

Pyramide du Louvre, Bibliothèque nationale, Opéra Bastille, Grande Arche — prestigieux et structurants pour Paris, de nature culturelle plutôt qu'industrielle.

Chiffres et contexte — ≈ 34 Md de francs pour l'ensemble des 11 réalisations principales, soit ≈ 5,2 Md€ — ≈ 0,6 % du PIB, cumulé sur 1981-1995

L'ensemble des « grands travaux » (Grand Louvre, Bibliothèque nationale, Opéra Bastille, Grande Arche, Bercy, Institut du monde arabe, etc.) a coûté environ 34 milliards de francs (≈5,2 Md€ en conversion nominale), selon Le Monde. Rapporté au PIB de chaque année sur 1981-1995 (dépense répartie à parts égales puis sommée année par année), cela représente environ 0,6 % d'une année de richesse nationale — nettement inférieur au nucléaire ou au plan téléphone, cohérent avec la nature culturelle et non industrielle-stratégique de ce programme.

Jacques Chirac

1995 — 2007
2005

ITER (réacteur expérimental de fusion nucléaire)

ⓘ pourquoi ?

Pari scientifique sur l'énergie de fusion à très long terme — la France héberge le plus grand projet de coopération scientifique mondial, mais les bénéfices, s'ils se matérialisent, restent hors de portée avant plusieurs décennies (premier plasma désormais attendu au plus tôt en 2033).

Cadarache choisi comme site du plus grand projet de coopération scientifique mondiale — Chirac a personnellement porté la candidature française face au Japon.

Chiffres et contexte — Coût international total : 10 Md€ estimés en 2005, réévalués à 13 Md€ dès 2008 (et davantage depuis) — part française spécifique non isolée dans les sources consultées

Le 28 juin 2005 à Moscou, les sept partenaires du programme ITER (Union européenne, Chine, Corée du Sud, États-Unis, Inde, Japon, Russie) désignent Cadarache pour accueillir ce réacteur expérimental de fusion nucléaire, mettant fin à une compétition avec le Japon — Chirac s'était personnellement engagé dans cette candidature. Le coût total du projet, estimé à 10 milliards d'euros en 2005 (répartis sur trente ans), a été réévalué à 13 milliards dès 2008, et a connu depuis d'importants retards : la production du premier plasma, initialement espérée bien plus tôt, n'est désormais plus attendue avant 2033. La France, comme pays hôte, a en outre financé une part significative au niveau local (447 M€ de la seule région PACA) en plus de sa quote-part au sein de l'Union européenne — mais la part strictement française du coût total n'a pas pu être isolée avec une source suffisamment fiable, contrairement au budget international global. À la différence des autres plans de cette page, il ne s'agit pas d'un projet français mais d'une coopération internationale accueillie sur le sol français — un choix de rayonnement scientifique autant que technologique.

Lionel Jospin (cohabitation)

1997 — 2002
1997

Arrêt de Superphénix

ⓘ pourquoi ?

Abandon d'une avance technologique française sur le recyclage du combustible nucléaire, jamais reprise depuis à la même échelle.

Fermeture définitive du surgénérateur de Creys-Malville, abandonnant une avance technologique sur le recyclage du plutonium — pannes répétées et coûts élevés y ont aussi contribué.

Chiffres et contexte — ≈ 12 Md€ (construction, fonctionnement et arrêt, valeur 2010) — ≈ 0,6 % du PIB 2010

Selon la Cour des comptes, la construction, le fonctionnement et l'arrêt de Superphénix ont représenté environ 12 milliards d'euros (valeur 2010), soit environ 0,6 % du PIB 2010 (1 996 Md€, Insee) — un réacteur qui n'aura fonctionné qu'une fraction limitée du temps prévu en raison de pannes techniques répétées, avant sa fermeture définitive pour raisons à la fois techniques et politiques (accord de gouvernement avec les écologistes).

1997–2004

Privatisation de France Télécom

ⓘ pourquoi ?

Recettes substantielles pour l'État et ouverture au marché mondial des télécommunications — mais perte du contrôle majoritaire sur l'opérateur bâti avec l'investissement public massif du plan téléphone des années 1970.

Ouverture du capital lancée par Jospin en septembre 1997 malgré une promesse de campagne inverse, achevée sous Chirac en 2004 — l'État cède le contrôle de l'opérateur construit avec l'argent public du plan téléphone.

Chiffres et contexte — ≥ 12,3 Md€ de recettes de cession encaissées par l'État entre 1997 et 2001 (Sénat) — total final plus élevé, opération poursuivie jusqu'en 2004 — ≈ 0,9 % du PIB, cumulé sur 1997-2001

Candidat déclaré à la privatisation, Jospin promet en mars 1997 de « renationaliser » France Télécom en cas de victoire ; devenu Premier ministre trois mois plus tard, il lance pourtant l'ouverture du capital dès septembre 1997 — 20 % du capital mis sur le marché. Selon un rapport sénatorial de 2001, les recettes de cession encaissées par l'État entre 1997 et 2001 s'élèvent à au moins 12,3 milliards d'euros (plus de 81 milliards de francs) ; l'opération se poursuit ensuite sous Chirac, jusqu'à la loi de 2003-2004 qui met fin à l'obligation pour l'État de détenir la majorité du capital — le total définitif des recettes de privatisation, sur l'ensemble de la période, n'a pas été isolé avec une source suffisamment fiable pour ce chiffrage. Rapporté au PIB de chaque année sur 1997-2001 (dépense/recette répartie à parts égales puis sommée année par année), le seul montant connu à ce stade représente environ 0,9 % d'une année de richesse nationale — un minorant, puisque l'opération s'est poursuivie au-delà de 2001.

Nicolas Sarkozy

2007 — 2012
2010

Grand Paris Express

ⓘ pourquoi ?

Doublement du réseau de métro, désenclavement de la banlieue parisienne et renforcement de l'attractivité de la région capitale face à Londres ou Tokyo — mais un dérapage de coûts de plus de 100 % par rapport à l'annonce initiale, la Cour des comptes alertant dès 2018 sur la soutenabilité financière du montage.

Doublement du réseau de métro parisien, plus grand projet d'infrastructure de transport en Europe — annoncé à 20,5 Md€, réévalué à 42 Md€.

Chiffres et contexte — 20,5 Md€ annoncés en 2010 → 42 Md€ en valeur 2020 (+105 %) — ≈ 1,8 % du PIB 2020

Annoncé par Nicolas Sarkozy le 29 avril 2009 et acté par la loi du 3 juin 2010, le Grand Paris Express (200 km de lignes nouvelles, 68 gares) était initialement chiffré à 20,5 milliards d'euros. Le coût a été réévalué à plusieurs reprises : 25,7 Md€ (2013), 28,3 Md€ (janvier 2017), 38,5 Md€ (juillet 2017, sous le regard critique de la Cour des comptes), puis 42 milliards d'euros en valeur 2020 (35,6 Md€ en valeur 2012) — soit un dérapage de plus de 100 % par rapport à l'annonce initiale. Le projet est financé par la Société du Grand Paris (SGP), un établissement public dédié qui a massivement recours à l'emprunt, remboursable jusqu'en 2070. Rapporté au PIB 2020 (2 318,3 Md€, Insee), cela représente environ 1,8 % d'une année de richesse nationale. Un parallèle frappant avec l'EPR2 : même mécanique de dérapage de coûts, sur un projet d'infrastructure civile plutôt que nucléaire.

2009

Grand Emprunt / Investissements d'avenir

ⓘ pourquoi ?

Relance de l'investissement public après la crise de 2008 — mais un effet dilué par la dispersion sur cinq priorités et de multiples appels à projets.

35 milliards d'euros mobilisés sur cinq priorités — jugé dès l'époque « pas assez ambitieux » par certains économistes, avec un effet dilué sur plusieurs années.

Chiffres et contexte — 35 Md€ annoncés — ≈ 1,7 % du PIB, cumulé sur 2009-2015

35 milliards d'euros, rapportés au PIB de chaque année sur 2009-2015 (dépense répartie à parts égales puis sommée année par année, période de décaissement effectif), soit environ 1,7 % d'une année de richesse nationale — annoncé en une fois mais décaissé sur plusieurs années. Ce plan est retenu ici comme la décision fondatrice du mécanisme des Programmes d'investissements d'avenir (PIA) — une enveloppe et une décision politique uniques, même si les projets financés sont multiples. France Relance (2020) et France 2030 (2021) reprennent et amplifient ce même mécanisme déjà institutionnalisé, sans nouvelle décision de même nature : c'est pourquoi ils ne sont pas comptés comme des engagements distincts sur cette page, par le même principe qui attribue le TGV à Giscard d'Estaing plutôt qu'à ses successeurs qui n'en ont fait qu'assurer les extensions.

François Hollande

2012 — 2017
2014

Vente d'Alstom Énergie à General Electric

ⓘ pourquoi ?

Perte de contrôle sur une compétence industrielle stratégique (turbines nucléaires), reconstituée neuf ans plus tard via un rachat partiel séparé et négocié dans l'urgence.

Cession des turbines Arabelle, utilisées dans les centrales nucléaires françaises — rachetées en partie neuf ans plus tard par EDF, pour un périmètre bien plus restreint et à un coût très inférieur au prix de vente initial.

Chiffres et contexte — Vente 2014-2015 : 12,35 Md€, ≈ 0,6 % du PIB 2014 (toute la branche Énergie) — Rachat 2023-2024 : ≈ 175 M€ nets (nucléaire seul)

En 2014, General Electric a acheté l'intégralité de la branche Énergie d'Alstom — thermique, renouvelable, réseaux, services, 65 000 salariés, 14,8 Md€ de chiffre d'affaires — pour 12,35 milliards d'euros, transaction finalisée en novembre 2015. En 2023-2024, EDF n'en a racheté qu'un sous-ensemble bien plus restreint : les seules activités nucléaires (turbines Arabelle et maintenance associée, environ 2 500 salariés en France), pour une valorisation totale d'environ 1 milliard d'euros, dont seulement 175 millions d'euros nets effectivement déboursés par EDF une fois la trésorerie de l'activité prise en compte. Ce n'est donc pas un rachat « au double du prix » comme on le lit parfois : c'est un rachat à une fraction du prix, mais d'un périmètre bien plus restreint — ce qui ne change rien au fond du problème, la perte de contrôle industriel sur une compétence stratégique pendant neuf ans, mais évite une comparaison de montants trompeuse.

2015

Loi de transition énergétique

ⓘ pourquoi ?

Réduction programmée de l'avantage électrique français vis-à-vis de ses voisins — avec un coût de transition (réseau + soutien renouvelables) qui dépasse déjà, en cumulé, celui du nucléaire historique, pour une électricité pas encore moins chère.

Objectif fixé de ramener le nucléaire à 50 % du mix électrique.

Chiffres et contexte — Coûts cumulés directement liés au virage 2015 : réseau ≈200 Md€ (RTE+Enedis) + soutien EnR ≈114 Md€ engagés → 314 à 473 Md€ selon scénario PPE3, d'ici 2060 (non terminé) — ≈ 10,5 à 15,8 % du PIB 2025 (estimation de l'auteur, montant réparti sur ~45 ans, pas une charge d'une seule année)

Conséquence chiffrée la plus parlante de ce virage, et elle est plus large qu'un seul chiffre réseau : le coût d'adaptation du réseau électrique au nouveau mix (intégration des renouvelables intermittentes, raccordement de l'éolien offshore) est passé de 33 milliards d'euros estimés par RTE en 2019 à environ 100 milliards d'euros dans son schéma directeur 2025 — un triplement en six ans, dont 37 Md€ pour le seul raccordement de l'éolien offshore. Enedis annonce un montant équivalent (≈100 Md€) pour le réseau de distribution. À cela s'ajoute le soutien public aux énergies renouvelables elles-mêmes : environ 114 Md€ déjà engagés fin 2024 (financés via l'accise sur l'électricité, ex-CSPE — la ligne « taxes politique énergétique » qui a doublé la facture des ménages depuis 2010), auxquels la PPE3 (2026) pourrait ajouter 100 à 159 Md€ supplémentaires d'ici 2060 selon le scénario de prix retenu. Total cumulé : environ 314 Md€ déjà engagés (réseau + soutien EnR), pouvant atteindre 414 à 473 Md€ selon le scénario — un montant qui dépasse déjà, en cumulé, le coût historique du parc nucléaire (96 Md€), pour une trajectoire qui n'est pas achevée. À titre de comparaison, le programme des six prochains réacteurs EPR2 est chiffré à 73 Md€ par EDF : la seule adaptation du réseau coûte donc déjà plus cher que le programme nucléaire censé l'accompagner. Note de méthode sur le %PIB affiché : à la différence des autres événements de cette page, ce montant est réparti sur environ 45 ans (2015-2060) et pas encore intégralement engagé — le rapporter au seul PIB 2025 est une simplification de l'auteur pour donner un ordre de grandeur comparable visuellement aux autres plans, pas un ratio à interpréter comme une charge d'une seule année.

Non retenu ici : le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi, 2013, environ 20 Md€/an, ≈100 Md€ sur cinq ans) — une subvention fiscale récurrente aux entreprises, pas un investissement dans une infrastructure ou une technologie ; aucun actif durable n'en résulte au sens retenu par cette page.

Emmanuel Macron

2017 — 2026
2019

Abandon du projet Astrid

ⓘ pourquoi ?

Fin de la filière française de recyclage du combustible nucléaire de nouvelle génération, sans successeur identifié à ce jour.

Réacteur de 4e génération censé prendre la suite de Superphénix, arrêté avant construction.

Chiffres et contexte — ≈ 650 M€ engagés (études, PIA 1) sur un coût total projeté à ≈ 1,2 Md€ — ≈ 0,03 % du PIB 2019

Selon le Sénat, le financement d'Astrid dans le cadre du premier Programme d'investissements d'avenir s'élevait à environ 650 millions d'euros, pour un coût total du projet mené à son terme évalué à environ 1,2 milliard d'euros. Rapporté au PIB 2019 (2 432,2 Md€, Insee), le montant réellement engagé avant abandon (650 M€) ne représente qu'environ 0,03 % d'une année de richesse nationale — un montant très modeste comparé aux autres désengagements de cette page, ce qui relativise l'ampleur financière de cet abandon tout en n'enlevant rien à sa portée stratégique (fin de la filière de recyclage du combustible amorcée avec Superphénix).

2020

Fermeture de Fessenheim

ⓘ pourquoi ?

Perte de production électrique décarbonée pilotable, compensée en partie par des imports d'électricité et un recours accru au gaz lors des pointes de consommation.

Exécution effective de la fermeture, confirmée par Macron en 2018 puis mise en œuvre en 2020 — un choix qu'il n'était pas tenu d'exécuter dans l'immédiat, avant le revirement de doctrine à Belfort quatre ans plus tard.

Chiffres et contexte — ≈ 370 M€ versés en 2020 (part fixe), plus une part variable liée au « manque à gagner » jusqu'en 2041, non encore quantifiée — ≈ 0,016 % du PIB 2020 (part fixe seule)

L'État a versé 370,2 millions d'euros à EDF le 14 décembre 2020 au titre de la part fixe de l'indemnisation pour la fermeture anticipée. Une part variable, reflétant le « manque à gagner » d'EDF jusqu'en 2041 (date théorique de fin de vie de la centrale), s'y ajoutera mais n'est pas encore quantifiée avec certitude — la Cour des comptes a alerté dès 2020 sur le risque financier que ce protocole fait peser sur l'État. Rapportée au PIB 2020 (2 318,3 Md€, Insee), la seule part fixe déjà versée représente environ 0,016 % d'une année de richesse nationale — un montant très modeste en valeur absolue, la vraie portée de cette décision étant industrielle et stratégique plutôt que budgétaire directe.

2022

Discours de Belfort

ⓘ pourquoi ?

Tentative de reconstituer la capacité française à construire du nucléaire neuf — mais un dérapage de +55 % avant même le début significatif des travaux, signe d'une compétence industrielle à reconstruire après des décennies sans nouveau chantier.

Relance du nucléaire avec 6 à 14 réacteurs EPR2 annoncés — mais dans un contexte de crise énergétique plutôt que d'anticipation, et avec un dérapage de coûts déjà documenté (EPR2 : 51,7 puis 79,9 milliards d'euros estimés).

Chiffres et contexte — 51,7 Md€ estimés en 2022 → 79,9 Md€ en 2023 — ≈ 2,8 % du PIB 2023

Le coût du programme des six premiers EPR2, estimé à 51,7 milliards d'euros au moment de l'annonce, est réévalué à 79,9 milliards d'euros (valeur 2023) par la Cour des comptes — un dérapage de +55 % avant même le début significatif des travaux. Rapporté au PIB 2023 (2 833,8 Md€, Insee), cela représente environ 2,8 % d'une année de richesse nationale. Ce chiffrage rejoint celui du plan téléphone et du plan Messmer en ordre de grandeur, mais avec un dérapage bien plus documenté et rapide.

Non retenus ici : France Relance (2020, 100 Md€) et France 2030 (2021, 54 Md€) — ils prolongent le mécanisme des Programmes d'investissements d'avenir déjà institutionnalisé par le Grand Emprunt de 2009 (voir sa note de contexte), plutôt que de constituer une nouvelle décision politique distincte. C'est le même principe qui exclut ces deux plans que celui qui attribue le TGV à Giscard d'Estaing et non à ses successeurs.

Notes complémentaires

Entre l'arrêt de Superphénix (1997) et le Grand Emprunt (2009), plus d'une décennie ne compte aucun engagement ambitieux nouveau — et les deux décennies suivantes restent dominées par des désengagements (vente d'Alstom Énergie, révision à la baisse du nucléaire) plutôt que par de nouveaux paris stratégiques comparables à ceux des années 1960-1970. La relance amorcée depuis 2009 (Investissements d'avenir, France 2030) diffère aussi par sa nature : dispersée sur de multiples projets et acteurs, plutôt que concentrée sur un objectif national unique porté personnellement par le président, comme l'étaient le plan Messmer ou le plan téléphone.

Un fait ressort nettement de cette page, et il est vérifiable : rapportés à un rythme annuel plutôt qu'à leur coût total cumulé, aucun des grands plans recensés ici ne dépasse environ 1 % du PIB par an — le plan Messmer représente environ 0,2 % par an étalé sur 25 ans, le plan téléphone environ 1 % par an sur 5 ans. Des montants significatifs, mais qui restent une fraction modeste de l'investissement public total du pays (3,5 à 4 % du PIB chaque année). Et le budget de la défense, doublé en douze ans sans débat prolongé sur son financement, montre que cette capacité de mobilisation existe toujours aujourd'hui.

ⓘ un exemple contemporain : la défense

Entre 2015 et 2027, le budget annuel de la mission Défense double en euros courants, passant de 31,4 à 63,3 milliards d'euros — « le double du budget dont les armées disposaient en 2017 », selon les mots du Président de la République lui-même en juillet 2025. En juillet 2026, le Parlement a encore ajouté 36 milliards d'euros à la programmation militaire 2026-2030, portant l'enveloppe totale à 436 milliards d'euros d'ici 2030. Cette trajectoire a été décidée et votée en quelques années, sans le débat prolongé sur la capacité de financement qui accompagne souvent les grands projets civils.

La capacité de financement n'a donc probablement pas été le facteur qui a le plus manqué aux grands projets civils depuis les années 1990 — les chiffres de cette page ne soutiennent pas ce récit-là. La question qui reste ouverte, et que cette page ne tranche pas, porte sur ce qui a vraiment manqué : volonté politique soutenue dans la durée, capacité industrielle et compétences techniques, tolérance au risque après les échecs de Concorde et de Superphénix, marge de manœuvre réglementaire dans un cadre européen plus contraignant. Ces facteurs-là ne se mesurent pas en % de PIB — c'est au lecteur de se faire son idée, avec les faits qui précèdent plutôt qu'avec une explication toute faite.

Un fil se dessine tout de même en relisant la frise dans l'ordre : la plupart de ces plans naissent d'une pression extérieure datable plutôt que d'une anticipation menée dans le calme — la Guerre froide (force de frappe, CNES), le refus américain de vendre un supercalculateur au CEA (Plan Calcul), le choc pétrolier de 1973 (Messmer, TGV), la directive européenne de libéralisation des télécommunications (privatisation de France Télécom), la crise financière de 2008 (Grand Emprunt), la crise énergétique de 2021-2022 (Belfort). Les Grands Travaux de Mitterrand, engagés dans une période sans choc comparable, s'en distinguent par leur nature culturelle plutôt qu'industrielle — ce qui n'invalide pas l'hypothèse mais la complète : en l'absence de pression extérieure forte, le registre du grand plan semble différent. À chacun de se faire son idée sur ce que cela dit des ressorts de la décision publique française.

Une dernière distinction mérite d'être rappelée pour finir : en finances publiques, il est généralement plus défendable de financer un investissement par la dette que de financer du fonctionnement par la dette — parce que les générations qui remboursent héritent aussi de l'actif (une centrale, un réseau, une compétence industrielle), alors qu'une dette de fonctionnement ne leur laisse que la facture d'une dépense déjà consommée. Si un futur grand plan devait être financé par l'emprunt, ce serait donc, par nature, un usage de la dette publique plus sain que celui qui domine le budget français depuis 1975 — à condition, justement, qu'il s'agisse d'un vrai plan, et pas d'un mot pour habiller autre chose.

Note de méthode : chaque événement est crédité au président qui l'a décidé, pas à celui qui s'est contenté de ne pas l'arrêter — c'est pourquoi, par exemple, le TGV est attribué à Giscard d'Estaing (décision du programme, 1974-1976) et non à Mitterrand, qui n'en a fait qu'assurer les extensions. Un événement est classé « désengagement » lorsqu'une capacité, une compétence ou un objectif déjà existant ou déjà planifié est réduit, cédé ou abandonné — indépendamment de savoir si ce choix était justifié ou non. Ce classement recouvre en réalité quatre situations différentes, qu'il faut distinguer : l'abandon d'une capacité déjà en service (Fessenheim, fermée alors qu'elle produisait) ; l'arrêt d'un programme en cours de vie (Superphénix, arrêté après des années de fonctionnement partiel) ; l'abandon d'une capacité encore seulement planifiée, pas encore construite (Astrid) ; et la cession du contrôle public d'une capacité qui continue par ailleurs d'exister et de fonctionner, sous une autre gouvernance (Alstom Énergie, France Télécom — le réseau ou la turbine ne disparaissent pas, c'est la main de l'État dessus qui change). La loi de transition énergétique de 2015 relève d'une cinquième nuance encore : un objectif chiffré de réduction fixé pour l'avenir, pas une capacité effectivement réduite au moment de la décision. Aucune de ces situations n'implique que le choix sous-jacent était mauvais — le contexte de chaque décision est rappelé individuellement, quand il est utile à la compréhension.

Les montants indiqués dans les détails dépliables de chaque événement proviennent de sources officielles (Cour des comptes, RTE, communiqués gouvernementaux, Sénat, Le Monde) quand elles existent. Pour Plan Calcul, Airbus et Fos-sur-Mer/La Défense, aucun chiffrage global suffisamment fiable n'a été trouvé à ce stade — une estimation qualitative de l'auteur est donnée dans le détail de chaque événement, mais aucun montant n'est intégré au graphique agrégé pour éviter une fausse précision. Les PIB de référence utilisés pour les calculs de % proviennent du fichier Insee « PIB en valeur, prix courants » (T_1101) fourni par l'auteur du site. Pour les montants cumulés sur plusieurs années (Concorde, plan téléphone, TGV, Minitel, Grands Travaux, Grand Emprunt), le % est calculé en répartissant la dépense à parts égales sur chaque année de la période, puis en sommant la part que représente chaque année dans le PIB de cette même année — plutôt qu'en divisant simplement le total par un PIB moyen, ce qui sous-estimerait légèrement le ratio quand l'économie croît vite pendant la période concernée.

Sur la nature du financement : une partie de ces montants n'a pas été financée directement par le budget de l'État, mais par des entreprises publiques opérant sur un modèle commercial — EDF pour le nucléaire, la Caisse nationale des télécommunications (précurseur de France Télécom) pour le plan téléphone, la SNCF pour le TGV. Ces entités ont financé leurs investissements par un mix d'apports en capital de l'État, d'autofinancement (recettes tarifaires des usagers) et d'emprunt sur les marchés financiers privés — EDF a par exemple été autorisée à emprunter sans garantie de l'État à partir de 1980. Cette dette d'entreprise publique est généralement classée « hors administrations publiques » au sens des critères de Maastricht, à la différence de la dette budgétaire de l'État qui finance, par exemple, les prestations sociales. Les montants cités sur cette page mesurent donc l'ampleur des investissements engagés, pas systématiquement une charge directe et immédiate pesant sur le budget de l'État au sens strict.

Cette page ne s'appuie pas sur un indicateur agrégé comme la FBCF publique (formation brute de capital fixe des administrations) — cet agrégat mesure un volume d'investissement, pas une ambition stratégique  : un grand programme industriel peut n'y représenter qu'une fraction marginale une année donnée, et une FBCF stable peut masquer un glissement vers davantage de maintenance et moins de projets structurants.

Principe de sélection des événements, et projets envisagés puis écartés

Cette frise ne recense pas l'ensemble des investissements publics français depuis 1958 — une telle liste n'existe probablement nulle part de façon consolidée. Elle retient les décisions les mieux documentées et les plus significatives par leur ampleur ou leur portée stratégique, autant que possible concentrées sur un objectif identifiable plutôt que diffuses sur de multiples mesures et acteurs. Un programme peut regrouper plusieurs projets et rester retenu dès lors qu'il résulte d'une décision politique et d'une enveloppe unifiées : c'est le cas du Grand Emprunt (2009), qui finance cinq priorités mais reste une décision unique — retenu comme fondateur du mécanisme des PIA, tandis que France Relance et France 2030, qui prolongent ce même mécanisme sans le refonder, ne sont pas comptés comme des engagements distincts (voir la note sous le bloc Macron). Cette sélection n'est pas exhaustive et comporte nécessairement une part de choix éditorial, assumée plutôt que masquée.

Projets envisagés puis écartés à ce stade, faute de rentrer clairement dans ce critère ou de sourçage suffisant pour un montant comparable aux autres : Ariane, le programme spatial européen (par distinction du CNES et du programme national, retenus ci-dessus — Ariane est un programme multi-national de l'ESA, difficile à attribuer à un seul président français) ; les programmes Airbus ultérieurs (A320, A380 — continuité industrielle plutôt que décision présidentielle isolée) ; le Rafale et les grands programmes d'armement conventionnels (hors du périmètre volontaire de cette page, centrée sur les capacités civiles et sur la dissuasion nucléaire comme cas à part) ; le réseau autoroutier et les grands barrages hydroélectriques (étalés sur plusieurs décennies sans décision unique clairement datable) ; Sophia Antipolis et le plateau de Saclay (pôles scientifiques à financement diffus dans le temps) ; le déploiement de la 5G et les pôles de compétitivité (2004) — plus récents ou trop diffus pour être évalués avec le même recul que les autres événements de cette page. Si vous pensez qu'un de ces projets, ou un autre, mérite clairement sa place ici avec un montant sourcé, cette page a vocation à être complétée.

ADDENDA · SITUATION ACTUELLE, HORS HISTORIQUE

Trois autres modèles de politique industrielle, en ce moment

Ne pas regarder ce qui se joue ailleurs serait une lacune. Ce qui suit n'est pas un classement ni une preuve que la France en ferait trop peu — juste un instantané de trois manières différentes de financer de grands projets stratégiques en ce moment : l'Allemagne mobilise la dette publique, les États-Unis s'appuient surtout sur le capital privé et des subventions ciblées, le Royaume-Uni combine État, investisseurs privés et consommateurs. Chacun se fera son idée sur ce que cela dit de la France.

Allemagne

  • Fonds spécial infrastructures et climat (adopté mars 2025) — 500 Md€ sur 12 ans, hors des règles constitutionnelles de frein à l'endettement, pour les transports, le numérique, la santé et le climat.
  • Fonds spécial défense (2022) — 100 Md€, avec une trajectoire portant le budget de la défense à 3,5 % du PIB d'ici 2029 (contre 1,5 % en 2017) ; le budget de la Bundeswehr doit passer de 75 à 153 Md€ entre 2024 et 2029.
  • À noter, pour rester factuel : un rapport du ministère des Finances allemand (2026) montre que le fonds infrastructures n'a dépensé que 24 des 37,2 Md€ prévus en 2025, et plusieurs instituts économiques (IW, ifo) estiment qu'une partie sert à combler des trous du budget ordinaire plutôt qu'à financer des projets neufs.

États-Unis

  • CHIPS and Science Act (2022) — 52,7 Md$ de subventions publiques directes aux semi-conducteurs, ayant généré environ 166 Md$ d'investissements totaux ; l'administration Trump a annoncé revoir ces subventions à la baisse en 2025.
  • Infrastructures d'intelligence artificielle (centres de données, puces) — plus de 500 Md$ par an projetés d'ici 2027 selon Goldman Sachs et Morgan Stanley, mais très majoritairement financés par le secteur privé plutôt que par l'État.

Royaume-Uni

  • Sizewell C (centrale nucléaire, décision finale d'investissement juillet 2025, bouclage financier novembre 2025) — environ 38 Md£, financée par un montage État/investisseurs privés/consommateurs (modèle RAB). Successeur d'Hinkley Point C, dont le coût est passé de 18 à 46 Md£ — les dérapages de coûts ne sont donc pas propres à la France.

Sources : ministère fédéral allemand des Finances et des Affaires étrangères ; Le Grand Continent ; Boursorama ; Direction générale du Trésor français ; Sizewell C (communiqués officiels) ; NucNet. Situation à août 2026, susceptible d'évoluer rapidement.

Sources

Charles de Gaulle

  • Force de frappe (dissuasion nucléaire militaire) — Premier essai nucléaire français, Reggane, 13 février 1960. Coûts : « Audit atomique — le coût de l'arsenal nucléaire français 1945-2010 », Observatoire des armements/CDRPC, 1999, actualisé ; vie-publique.fr. PIB 2011 : Insee, T_1101.
  • Plan Calcul — Décision gouvernementale, 1966, suite au refus américain de vente d'un supercalculateur au CEA.
  • Concorde — Accord franco-britannique du 29 novembre 1962. Coûts : presse spécialisée aviation, chiffres repris de sources d'époque et rétrospectives (ordre de grandeur, non un rapport officiel unique). PIB 1962-1969 : Insee, T_1101 (moyenne des 8 années).
  • Création du CNES et lancement du programme spatial — Loi n° 61-1382 du 19 décembre 1961 ; feu vert de De Gaulle au lanceur Diamant, 2 août 1961. CNES, « 60 ans d'histoire » ; Sénat, rapport d'activité 2019-2020 de la Délégation parlementaire au renseignement.

Georges Pompidou

  • Lancement industriel d'Airbus — Lancement du programme A300, premier programme Airbus, 1970.
  • Fos-sur-Mer, La Défense — Grands aménagements d'État, années 1970 (DATAR).

Valéry Giscard d'Estaing

  • Plan Messmer — Conseil des ministres du 6 mars 1974. Coûts : Cour des comptes, « Les coûts de la filière électronucléaire », rapport public thématique, 31 janvier 2012.
  • Le « plan téléphone » — Direction générale des télécommunications, 1974-1980 (dir. Gérard Théry). Coûts : VIIe Plan (1976-1980) ; Sénat, rapport n° 95-260 ; IGPDE, « Le financement du programme de rattrapage des télécommunications en France (1967-1981) ». PIB 1976-1980 : Insee, T_1101 (moyenne des 5 années).
  • Minitel / Télétel — Décision de déploiement du réseau Télétel, fin des années 1970 ; lancement 1980. Coûts : Bertrand Lemaire, « Le Minitel, plus de vingt ans de succès » ; techno-science.net. PIB 1980-1990 : Insee, T_1101 (moyenne).
  • Lancement du TGV (programme Sud-Est) — Décision du programme TGV Sud-Est, 1974-1976 ; mise en service septembre 1981. Coût de la ligne : décision du Premier ministre Pierre Messmer, 5 mars 1974. PIB 1974 : Insee, T_1101.

François Mitterrand

  • Les « Grands Travaux » — Grandes opérations d'architecture et d'urbanisme, 1981-1995. Coûts : Le Monde, 11 mai 2021 ; Wikipédia « Grands Travaux de François Mitterrand ». PIB 1981-1995 : Insee, T_1101 (moyenne).

Jacques Chirac

  • ITER (réacteur expérimental de fusion nucléaire) — Décision des sept partenaires internationaux, Moscou, 28 juin 2005 ; Chirac en visite à Cadarache le 30 juin 2005. Coûts : Wikipédia « ITER » ; Assemblée nationale, questions écrites QE28748 et QE70210.

Lionel Jospin (cohabitation)

  • Arrêt de Superphénix — Annonce du Premier ministre Lionel Jospin, 19 juin 1997 ; décret du 30 décembre 1998. Coûts : Cour des comptes, rapport 2012 précité.
  • Privatisation de France Télécom — Loi du 26 juillet 1996 (changement de statut) ; ouverture du capital annoncée en septembre 1997 ; loi du 31 décembre 2003/2004 mettant fin à l'obligation de majorité publique. Sénat, rapport n° 01-274, « France Télécom : pour un avenir ouvert ». PIB 1997-2001 : Insee, T_1101.

Nicolas Sarkozy

  • Grand Paris Express — Loi n° 2010-597 du 3 juin 2010 relative au Grand Paris, annoncée par Nicolas Sarkozy le 29 avril 2009. Coûts : Sénat, rapport d'information n° r20-044 ; Cour des comptes, janvier 2018 ; Wikipédia « Grand Paris Express ». PIB 2020 : Insee, T_1101.
  • Grand Emprunt / Investissements d'avenir — Annoncé le 14 décembre 2009 par le Président de la République. PIB 2009-2015 : Insee, T_1101 (moyenne des 7 années, période de décaissement).

François Hollande

  • Vente d'Alstom Énergie à General Electric — Cession finalisée en novembre 2015 (12,35 Md€, communiqués Alstom/GE, avril-juin 2014) ; rachat partiel par EDF finalisé le 31 mai 2024 (≈175 M€ nets, EDF/Wikipédia « GE Steam Power »). PIB 2014 : Insee, T_1101.
  • Loi de transition énergétique — Loi n° 2015-992 du 17 août 2015. Coûts réseau : RTE, schéma décennal 2019 (33 Md€) et schéma directeur SDDR 2025 (≈100 Md€) ; soutien EnR : comité de gestion des charges de service public de l'électricité, via IFRAP.

Emmanuel Macron

  • Abandon du projet Astrid — Abandon du projet annoncé par le CEA, 2019. Coûts : Sénat, rapport n° 20-758. PIB 2019 : Insee, T_1101.
  • Fermeture de Fessenheim — Décret de fermeture du 19 février 2020. Indemnisation : protocole EDF-État du 27 septembre 2019, validé par la Commission européenne. PIB 2020 : Insee, T_1101.
  • Discours de Belfort — Discours du Président de la République à Belfort, 10 février 2022 ; chiffrage Cour des comptes, rapport sur la filière EPR2, 2023. PIB 2023 : Insee, T_1101.